L’Église a longtemps hésité à proclamer l’héroïcité des vertus chez les plus jeunes. Pourtant, les racines de cette reconnaissance plongent au cœur d’un héritage spirituel bien de chez nous : l'École française de spiritualité. Aujourd’hui, le colloque annuel « Enfance et Sainteté », qui pérégrine de sanctuaire en sanctuaire à travers la France, fait revivre ce trésor théologique en montrant comment les petits mènent les grands sur les chemins de la perfection chrétienne.
Un héritage national : l'adoration du Verbe incarné
Pour comprendre la place singulière que la France accorde à la pureté et à la vie spirituelle des enfants, il faut remonter au XVIIe siècle. Sous l'impulsion de figures majeures telles que le cardinal Pierre de Bérulle, Jean-Jacques Olier ou saint Jean Eudes, naît ce que les historiens nomment l'École française de spiritualité.
Ce courant théologique se concentre sur un mystère central : l'Incarnation. Dieu s'est fait homme, et avant d’être le docteur de la Loi ou le crucifié du Calvaire, le Christ a été un embryon, un nouveau-né, un nourrisson, puis un petit garçon courant dans les rues de Nazareth.
Pour les maîtres bérulliens, les états de l'enfance de Jésus ne sont pas des étapes passagères que l'on oublie avec l'âge adulte. Ce sont des réalités permanentes, divines, que chaque chrétien est appelé à adorer et à reproduire. Cette insistance sur la grandeur mystique de la petitesse a profondément irrigué le catholicisme français, préparant le terrain pour l'apparition de figures d'enfants d'une maturité spirituelle précoce.
De la théorie aux visages de notre terre
Cet ancrage doctrinal ne reste pas enfermé dans les livres de théologie. Il s’incarne à travers les siècles dans la vie de jeunes Français dont la volonté et la docilité à la grâce bousculent l'ordre établi.
Pensez à sainte Thérèse de Lisieux qui, dès sa plus tendre enfance en Normandie, développe sa « petite voie » d'enfance spirituelle, directement héritée de cette sensibilité française. Pensez à la vénérable Anne de Guigné en Haute-Savoie, transformée à l'âge de quatre ans par le désir de consoler sa mère veuve de guerre, s'imposant des sacrifices quotidiens par amour pour le « Bon Dieu ».
Chacun à leur manière, ces enfants démontrent qu'il existe une sainteté à leur hauteur, faite de fidélité absolue aux petites choses ordinaires. Ils ne sont pas de simples réceptacles passifs, mais des acteurs pleinement conscients de leur transformation intérieure.
Le colloque « Enfance et Sainteté » : un pèlerinage théologique annuel
C’est aussi pour vivre et approfondir cette théologie de la sainteté de l’enfance qu'a été créé le colloque national « Enfance et Sainteté ». Chaque année, cet événement rassemble des théologiens, des historiens, des éducateurs et des familles. La particularité de ce rendez-vous réside dans son caractère itinérant, choisissant à chaque édition un sanctuaire de France différent pour ancrer sa réflexion dans l'histoire locale.
De Lisieux à Alençon, en passant par Lourdes ou l'Île-Bouchard, ce colloque itinérant montre que la sainteté des enfants s'inscrit aussi dans une terre et un héritage chrétien.
Les interventions permettent de relire les critères du Vatican, notamment depuis le tournant doctrinal de 1981 où la Congrégation pour les Causes des Saints a officiellement reconnu la possibilité de proclamer l'héroïcité des vertus chez les enfants non martyrs. Le colloque est une occasion unique de découvrir que les enfants ne reçoivent pas seulement l'enseignement des adultes : par leur capacité d'émerveillement, d'obéissance joyeuse et d'abandon, ce sont eux qui évangélisent les grands.
Une urgence pastorale pour les familles d’aujourd’hui
Le lien entre l'École française de spiritualité et le colloque « Enfance et Sainteté » dépasse la simple étude historique. Il répond à un besoin criant des foyers contemporains. À une époque où le monde cherche à hâter la maturité des enfants en les submergeant d'écrans et d'injonctions d'adultes, cette démarche rappelle la dignité propre de l'enfance.
Les actes de ce colloque annuel offrent des repères concrets pour l’éducation chrétienne. Ils rappellent que la piété d'un enfant ne doit pas être calquée de force sur celle d'un adulte. Un enfant prie avec son corps, avec sa sensibilité, avec sa volonté immédiate. En valorisant les figures de jeunes saints de notre patrimoine, le colloque donne aux parents des modèles de proximité pour aider leurs propres enfants à mener leurs combats intérieurs contre l'orgueil, la paresse ou le mensonge.
L'éternelle jeunesse de la foi
La spiritualité française, en plaçant le petit Jésus de Nazareth au centre de l’adoration, nous rappelle que devant le Père, nous restons tous des enfants.
Francisco et Jacinta Marto à Fatima, Carlo Acutis en Italie ou Anne de Guigné en France proviennent tous de cette même certitude théologique. La sainteté prend racine dans un cœur simple, capable de s’ouvrir totalement au souffle de l’Esprit pour transformer les humbles détails du quotidien en un chef-d’œuvre d’amour.